Odilon Redon est à redécouvrir au Grand Palais, à l'occasion d'une belle rétrospective.
Considéré comme un précurseur du symbolisme et du surréalisme, Odilon Redon (1840-1916), a créé au début de sa carrière un univers fantastique fascinant en noir, avant de basculer vers un monde en couleur plus serein.
L'exposition du Grand Palais retrace ce parcours en 180 peintures, pastels, fusains et dessins et une centaine d'estampes.
Redon décide de devenir peintre dans les années qui suivent le romantisme mais il s’inspirera surtout du graveur bordelais Rodolphe Bresdin dont il reçoit les conseils à partir de 1865, après avoir brièvement étudié avec Jean-Léon Gérôme à l’Ecole des beaux-arts de Paris.
Un univers noir et mystérieux
Dix des douze ensembles lithographiques qu’il a publiés sont exposés en entier au Grand Palais. Du premier, Dans le rêve, il dira qu’il est « peut-être un de mes préférés ». Déjà, il y dessine des têtes étranges qui flottent dans l’air, des yeux, des êtres étranges.
Le second album est dédié à Edgar Poe dont l’univers onirique le fascine. Les yeux reviennent, dans les arbres, sous forme d’un ballon qui s’élève dans le ciel. Les gravures ne sont pas des illustrations des histoires de Poe. Redon a inventé les légendes écrites sous les lithographies. Il se défendra d’ailleurs, plus tard, de faire des illustrations d’œuvres littéraires. « Illustration » est un mot défectueux, remarque-t-il au sujet de La tentation de Saint Antoine, inspirée de Flaubert. Il préférerait le terme de « transmission » ou « interprétation, et encore, ils ne sont pas exacts pour dire tout à fait le résultat d’un de mes lectures passant dans mes noirs organisés ».
De la même façon, on ne trouve pas dans l’hommage de Redon à Goya d’emprunts au peintre espagnol. Il y décline la représentation du visage humain sous des formes étranges.
A côté de ces recueils sont exposés des fusains et des gravures extraordinaires, comme l’Araignée souriante, la Plante grasse figurant une tête de noir dans un pot. Ces dessins sont peuplés de figures fantomatiques ou de squelettes prenant la forme d’un arbre. Quelques années plus tard, le collectionneur et critique Thadée Natanson le surnommera le « prince du rêve ».
La couleur investit le rêve
A partir de 1890, l’univers onirique de Redon s’ouvre à la couleur. Il est abusif de parler de passage à la couleur. Redon a toujours pratiqué la peinture. Mais il la réservait au travail sur le motif, son travail imaginaire ne relevant que de ses « Noirs », fusains et gravures.
A ce moment-là, son univers onirique s’ouvre progressivement à la peinture et au pastel. Les Yeux clos est l’œuvre qui marque cette transition : deux versions, une lithographie et une peinture, sont exposées côte à côte.
Pendant dix ans, Redon travaille en couleur et en noir. Il abandonnera complètement la gravure au tournant du siècle. Pendant cette période, il va progressivement vers la lumière, son univers se fait plus serein. Même Songes (1891), une série de lithographies dédiées à son ami Armand Clavaud, qui s’est suicidé, est moins sombre que les précédentes. Il y est question de lueur, de « monde sublunaire ». Le dernier dessin s’intitule Le Jour et une fenêtre y regarde vers la lumière.
A cette époque, il peint des enfants, des jeunes filles, des thèmes religieux, Christ ou Bouddha. Les couleurs sont de plus en plus éclatantes, comme dans cet hommage à Gauguin qui explose de turquoise ou de vermillon. D’ailleurs, Redon a fortement influencé les Nabis et les fauves.
L'abandon du noir
A la fin de sa vie, l’œuvre de Redon se fait carrément décorative : il peint des bouquets de fleurs, dessine des cartons pour les Gobelins. L’exposition a reconstitué le décor qu’il a peint dans la salle à manger du château de Domecy, pour le baron Robert de Domecy, qui était son mécène.
Un fauteuil, une maquette pour un tapis affichent des décors floraux colorés et légers.
Dans des tableaux de plus en plus grands, il peint aussi des scènes mythologiques ou religieuses.
Rien dans la vie de Redon ne semble expliquer l’univers sombre et angoissant de ses débuts., Il mène une existence bourgeoise tout à fait tranquille et discrète. Redon n’a pas connu d’excès, de voyage ou d’exil. Il n’a pas d’atelier, travaillant dans des appartements cossus.
Mais surtout, comment un homme qui a dessiné des univers aussi étranges et macabres a-t-il pu ainsi finir sa vie dans les fleurs ? C’est ce que Rodolphe Rapetti, le commissaire général de l’exposition, appelle dans sa présentation « l’énigme Redon ». « Il me paraît nécessaire de souligner que s’il est énigmatique, c’est sans doute moins en raison de ses sujets qu’à cause de son évolution. On n’en connaît pas à cette époque-là d’équivalente, qui parte à ce point des tréfonds obscurs du monde intérieur pour aboutir à un art dont la coloration est aussi exubérante. »
« Il paraît miraculeux, et c’est là un mystère probablement insoluble, que cette ombre ait par la suite donné une telle lumière », souligne Rodolphe Rapetti dans le catalogue.
