04-03-11

VOICI DES FLEURS EN PLEURS


Cette exposition est un lamento touchant. Laurent Busine l'a préparée avec Balthasar Burkhard avant la disparition de l'artiste suisse, en avril dernier.
Une aile de faucon déployée répond à une vue aérienne de Mexico. Le même souci du détail, une précision extrême pour rendre l'instant de la vie dans un entre-deux persistant entre deux modes de représentation du réel, la photographie et l'histoire de la peinture.
C'est cela la « patte » de Balthasar Burkhard, de l'infiniment petit à l'infiniment grand. « En recherchant la racine des choses, on arrive à la simplicité », déclare Burkhard… Montagne, désert, mouton, forêt, pommes, paysage, cheval, dauphin ou fougères, rien ne s'arrête donc à la surface de l'image, pourtant si policée au premier abord.
La suite du monde se situe au-delà de ce premier plan, au-delà de ce qui est signifié et exposé. C'est donc derrière ce « premier rideau » que le commissaire de l'exposition invite à voir le mystère de l'image : « La manière dont Burkhard regarde le monde est assez classique, reconnaît Laurent Busine. Il se situe dans l'ordre de la peinture. D'ailleurs, ses toutes dernières pièces s'inscrivent dans l'ordre pictural de la nature morte. Il y a chez lui une prescience troublante et volontaire de découvrir les similitudes entre un corps humain, la ville de Mexico et la sensualité du désert. »
La fuite du sujet
Sans tendre à la rétrospective, l'exposition Voici des fruits, des fleurs, des feuilles et des branches essaime des tirages d'une beauté absolue, mais tellement intrigante. Pourquoi cette mise à distance poétique ? À quoi pense un artiste (ou n'importe quel homme) quand l'heure de fin sonne trop tôt ?
À l'instar des vanités, une série de fleurs et de paysages entame un dialogue avec la photographie en noir et blanc d'un torse féminin vu de dos. Dans ce bouquet fantastique, la colonne vertébrale devient une tige sans corolle. La peau, un pétale.
Ces tirages ultimes de l'artiste suisse offrent un regard mélancolique sur la sereine polychromie de cette réunion de fleurs. Pans ourlés de vermillons ou pétales flammés sur fond sombre sont les messagers d'un dépérissement imminent.
Voici « la suite du monde », ce regard que nous portons « au-delà de la grandeur réelle et mesurable du papier », selon Laurent Busine qui poursuit son analyse : « On constate aisément dans les plans successifs qui construisent les photographies de Balthasar Burkhard, étagés dans la profondeur de l'œuvre, qu'une chose indéfinie vient contrarier à plus ou moins brève échéance ce sur quoi notre regard se pose. »
La visibilité de l'invisible
Dans cette quête de l'image hantée par la mort, des pavots d'Islande laissent couler une larme de sang proche de la peinture de Rogier Van der Weyden ou de Rubens. Autant pourrait-elle aussi se rapprocher de la vénéneuse série de photographies Experience Paradise de Marie-Jo Lafontaine...
Comme le peintre Johannes Goedaert (1617-1668) qui accomplit sous ses glacis le miracle d'incorporer les sciences naturelles dans la forme ancienne de l'art, Burkhard ne sacrifie pas son amour du détail au clair-obscur. Celui-ci envahit progressivement la pellicule comme l'ombre de la mort, une couche supplémentaire dévoreuse du temps.
Désir de briller par le style ? Désir de disparaître ? Tout se confond dans cet œuvre implacable, révélation vivante de l'impénétrable. En questionnant les deux médiums, cette « photographie plasticienne » noue un dialogue nébuleux, mais elle hérisse aussi, tout comme elle séduit.
C'est une signature qui se dessine au fil d'un parcours déambulatoire hallucinant si l'on dépasse le sujet pour atteindre l'essence.

Balthasar Burkhard
Voici des fruits, des fleurs, des feuilles et des branches
27.02.2011 - 29.05.2011

Website : MAC's

Bron/Source : Le Soir