S'il fallait encore une preuve que la Suisse est toujours le coffre-fort de l'art, l'exposition de la Fondation Pierre Gianadda l'apporte avec toute la discrétion helvétique requise. Elle s'appelle "De Renoir à Sam Szafran ; parcours d'un collectionneur". Ce dernier tient à demeurer anonyme et le catalogue ne dit à peu près rien de l'histoire matérielle des oeuvres, ce qui finit par agacer. On saura juste que l'actuel propriétaire appartient à une famille d'amateurs qui achètent depuis deux générations.
Cet heureux anonyme a donc prêté à Martigny plus d'une centaine d'oeuvres sur toile et sur papier, toutes signées des noms les plus fameux. Première observation : sa collection est principalement consacrée à l'impressionnisme et au postimpressionnisme français, de Monet à Bonnard, ce qui assure sa cohérence artistique.
Deuxième remarque : dans cet ensemble, ce ne sont pas les artistes les plus célèbres qui sont nécessairement les plus intéressants. Monet a peint de meilleurs Nymphéas que la version présentée ici, le nu de Renoir est d'une mièvrerie facile et les Bonnard ne sont pas non plus très enthousiasmants, à l'exception d'un tendre portrait au crayon de la muse et modèle de l'artiste, Renée Monchaty.
L'ensemble consacré au néo-impressionniste est, lui, de premier ordre : Signac, Pissarro et Luce ont ici quelques-uns de leurs meilleurs tableaux de la fin des années 1880 et du début de la décennie suivante.
Par son dépouillement géométrique, Saint-Briac , les balises, de Signac, est digne de Seurat, et son Avant du tub une construction spatiale si bizarre que l'on a peine à comprendre le point de vue. Qui tiendrait Pissarro pour un artiste assez secondaire révisera son jugement devant Le Troupeau de moutons, bel effet de poussière dans le soleil, et s'inclinera devant sa Briqueterie à Eragny, effet de grand soleil, filtré par les nuages cette fois.
Luce préfère les couchants et l'heure où les becs de gaz s'allument sur les quais de Seine ou les ponts sur la Tamise, et se montre fort habile à piquer le crépuscule de points lumineux. Cross, Van Rysselberghe et Lacombe leur font un cortège digne d'eux.
A quelques pas de là se découvre l'un des plus séduisants Redon que l'on connaisse, une Barque de 1894, glissant entre une mer et un ciel chamarrés de reflets. Dommage que les aquarelles saturées de rouges et de jaunes de Nolde soient accrochées à l'autre extrémité du parcours, car elles répondraient bien mieux à Redon que les Marquet et les Friesz vaguement fauves et assez pesants qui ont été placés près de lui pour des raisons d'ordre chronologique. Mais les Nolde datent des années 1940, et l'accrochage obéit à l'histoire.
Aussi finit-il sur le seul artiste vivant exposé, Sam Szafran. On ne peut pas dire que ses quatre pastels soient présentés d'une façon digne d'eux, relégués tout au bout du corridor, près du bar souterrain. Leurs géométries sont si extravagantes, leur complexité spatiale si déconcertante que l'on parvient néanmoins à oublier bruits de percolateur et bavardages des consommateurs et à s'abîmer dans les profondeurs vertigineuses que Szafran sait creuser par le jeu des lignes brisées et tournoyantes.
