21-03-11

AU MUSEE MATISSE, RODIN PETRIT LE PLAISIR DU DESSIN DANS L'ENCRE


Dessins, aquarelles et sculptures racontent comment Rodin dénude ses modèles, les dépouille du superflu pour tendre au point extrême. L'acuité et l'intensité de la perception dominent toute la création.
Capter l'âme en une succession de traits : c'est cela le mystère du dessin de Rodin. Au premier abord, le regard saisit un fouillis de lignes, des enchevêtrements, des repentirs. Rodin dessinait-il à l'aveugle ? « Rodin employait des modèles en exigeant qu'ils soient le plus naturels possible, rappelle Nadine Lehni, conservateur en chef des dessins du musée Rodin à Paris. Il dessinait sans regarder sa feuille, les yeux posés fixement sur le modèle. Sur papier, cela provoque ces traits multiples, des repentirs, une vision très dynamique à la recherche du mouvement suspendu dans l'espace. »
Pour l'exposition Rodin, le plaisir infini du dessin, le musée parisien ne prête pas moins de 67 dessins dont la moitié n'ont jamais été montrés au public. Rodin, sculpteur immense, dessina toute sa vie. Pendant ses vingt dernières années, il multiplia les dessins de nus féminins, sensuels, souvent érotiques, des décharges d'émotion. De la glaise au papier, Rodin est un home qui malmène, violente, tourmente pour extraire le plus d'expressivité possible, du bout de la plume ou du pinceau.
Rodin connaît sa grande période de dessin entre 1896 et 1914 : « Je garde dans ma mémoire l'ensemble de la pose », consigne-t-il dans ses carnets qui commencent seulement à être étudiés de manière systématique. Ecriture hâtive, aux limites du lisible, ces carnets rédigés au crayon sont la matière première de l'exposition, lui conférant un caractère tout à fait inédit. Ces notes sont une mine d'or, un guide pour opérer des choix parmi les 7.000 dessins conservés à Paris. « Je les ai découverts il y a quatre ans à peine, souligne Nadine Lehni. Personne ne s'y était encore intéressé. C'est en eux que nous avons puisé le fil rouge de l'exposition : la couleur, la volupté, le mouvement. »
Plaisirs du Cambodge
Femmes nues sur le dos, jambes culbutées par-dessus tête ou enfermées dans la recherche du plaisir saphique, d'un dessin au premier jet, le dessinateur « garde l'indispensable et supprime l'inutile ». La couleur vient pour amplifier le choix du bon trait. Ensuite, il estompe l'ombre au doigt, créant une aura qui cerne le motif. Ce frottis gris argenté enveloppe les formes comme un nuage de poésie et de mystère.
Tout ce processus de création est dévoilé au gré des espaces très aérés qui scandent l'exposition. Volupté des dessins érotiques, apparente simplicité du dessin vécu comme un éclair de pensée, découpages et assemblages de la couleur qui rendent le dessin indépendant du support : on voit que la sculpture ne lui suffit plus pour exprimer le mouvement. C'est le relief qui régit le contour. Encore faut-il enclore le volume en un trait représentatif !
Aux côtés de sculptures en bronze qui expriment le point extrême du mouvement de la danse – notamment la très belle animalité du Nijinsky –, la série de dessins des Cambodgiennes est un régal de finesse. Rodin découvre le spectacle de la troupe des danseuses cambodgiennes au théâtre de verdure du Pré-Catelan à Paris, le 10 juillet 1906. Coup de foudre. Fascination absolue pour l'architecture de leurs mouvements ! On y retrouve sublimés la forme changeante du geste, la ligne de vérité, le vol d'une attitude qui tourne et bascule.
Rodin va traduire cette révélation en une succession de dessins d'une grâce folle. Il les suivra même jusqu'à l'Exposition coloniale de Marseille. « Je les aurais suivies jusqu'au Caire ! », clame l'artiste qui avait même nourri le projet de partir au Cambodge…