On proclame de tous côtés que le livre dans sa chair de papier imprimé, son « décor » noble ou ordinaire, va disparaître, passer la main à son homologue digital. Le plus fidèle compagnon de nos vies, dérisoirement jeune en regard des premiers dessins de Lascaux, n’aura fait que traverser l’histoire du monde.
Le glas pourtant n’a pas encore sonné. Les spécialistes peu pressés de conclure, se contentent d’observer une paradoxale fuite en avant de l’activité éditoriale et de s’interroger sur la disparition annoncée de tout ce poids de papier, cette appétence de l’encre, de la reliure, de l’illustration qui donnèrent au livre une part de sa noblesse. Il n’est pas anodin de constater qu’avant que les bibliothèques ne se transforment en champs archéologiques et que les librairies ne disparaissent, de multiples expositions consacrent d’une manière ou d’une autre la valeur du livre « objet ».
Le musée de Mariemont par exemple s’attaque à son histoire complexe tandis que le musée Félicien Rops, à Namur, par un biais spécifique, rouvre un chapitre important de l’histoire des lettres et des arts en Belgique.
Aux plus riches heures du symbolisme, la peinture de Rops, Khnopff, Spilliaert, Van Rysselberghe, Lemonnier, Lemmen, Redon… se mêlait au texte en toute autonomie. Des arabesques, des culs-de-lampe, des frontispices et autres embellissements couraient à même la page, scellant les noces de la poésie plastique et littéraire.
Un des principaux alchimistes de cette aventure fut le Bruxellois, Edmond Deman, éditeur et marchand d’art, fils d’un Français du Nord, ami des poètes et des peintres, de Rops et aussi bien de Mallarmé.
Né en 1857, il apparaît dans la fragilité sépia des photos d’époque comme la pierre angulaire d’une entreprise éditoriale et d’une conception de la lecture d’autant plus « charnelle » que l’« e-book » menace ! Les pages s’y feuillettent d’un effleurement du doigt, ne dispensant (pour le moment !) aucune des valeurs sensuelles qui apprivoisent le lecteur « à l’ancienne » et prêtent main-forte au texte.
Editeur singulier et téméraire, « passeur » d’idées à une époque où Bruxelles participait de l’avant-garde mais où le public ignorait les noms que nous nous flattons de connaître, Edmond Deman donna corps aux rêves d’une poignée d’écrivains qui, pour des raisons diverses confiaient leurs textes tantôt aux éditions parisiennes, tantôt aux bruxelloises. Il voulait que les meilleurs recueils trouvent une résonance dans les meilleurs dessins.
Le souvenir de l’homme, qui édita une bonne cinquantaine d’ouvrages haut de gamme, à tirage souvent limité, s’est perdu dans les archives du symbolisme, oublié de tous, à l’exception de quelques fans de cette fin de siècle, ropsiens, mallarméens, verhaeriens avertis et d’Adrienne Fontainas, récemment disparue, aux travaux de qui on doit cette redécouverte.
Le musée Rops s’est attelé à redessiner les contours des activités de l’éditeur qui traita comme personne le livre dans son rapport à l’œuvre d’art. Quelques photos de sa fameuse maison, rue Montagne de la Cour à Bruxelles, accueillent le visiteur.
Elle a beau paraître sombre, un peu lugubre, elle fut le trait d’union entre les poètes et les peintres, le lieu où la galerie marchande d’œuvres d’art et la librairie prolongeaient naturellement l’activité éditoriale trop raffinée pour être rentable.
L’épopée n’est pas banale et le fait que Rops entretenait avec Deman, qui vénérait et négociait son art, les meilleures relations justifie l’exposition. En lecteur bien rodé et en épistolier de plus de trois mille lettres, le dessinateur et ses compères entretenaient avec la littérature des rapports exemplaires de cette symbiose entre les arts propre au symbolisme. Le catalogue fort éclairant sur cette période de l’édition publie ces lettres de Rops à Deman où les comptes d’apothicaire se mêlent aux réflexions existentielles.
Grâce à nombre de livres rares, de dessins, gravures et peintures, on voit comment Deman concevait son travail, annonçant le livre d’artiste et l’album de planches au sens moderne. Et comment il s’associait à la création la plus contemporaine, collaborant avec des peintres qui s’écartaient parfois radicalement de l’illustration traditionnelle pour se confronter au texte. Ainsi Spilliaert, au tout début du siècle, bien avant l’époque des chromos, créa de magnifiques lavis dans les pages mêmes du théâtre de Maeterlinck et de Crommelynck, n’hésitant pas à envahir le texte de lumineuses figures crépusculaires.
Rops avec La grande lyre destinée au livre de Mallarmé, Rassenfosse avec Le Rideau cramoisi, Khnopff à qui on doit la marque de l’éditeur, et Jean Delville, Maximilien Luce, Maurice Denis, Georges Minne (Les villages illusoires de Verhaeren), Lemonnier, Evenepoel, Odilon Redon, Pissarro… tous faisaient partie de son musée personnel. Deman, apparemment, était aussi ouvert aux déliquescences symbolistes et visionnaires qu’aux douceurs feutrées des Nabis et aux tentations du réalisme social. L’important était de se démarquer de la banalisation de l’édition.
Le glas pourtant n’a pas encore sonné. Les spécialistes peu pressés de conclure, se contentent d’observer une paradoxale fuite en avant de l’activité éditoriale et de s’interroger sur la disparition annoncée de tout ce poids de papier, cette appétence de l’encre, de la reliure, de l’illustration qui donnèrent au livre une part de sa noblesse. Il n’est pas anodin de constater qu’avant que les bibliothèques ne se transforment en champs archéologiques et que les librairies ne disparaissent, de multiples expositions consacrent d’une manière ou d’une autre la valeur du livre « objet ».
Le musée de Mariemont par exemple s’attaque à son histoire complexe tandis que le musée Félicien Rops, à Namur, par un biais spécifique, rouvre un chapitre important de l’histoire des lettres et des arts en Belgique.
Aux plus riches heures du symbolisme, la peinture de Rops, Khnopff, Spilliaert, Van Rysselberghe, Lemonnier, Lemmen, Redon… se mêlait au texte en toute autonomie. Des arabesques, des culs-de-lampe, des frontispices et autres embellissements couraient à même la page, scellant les noces de la poésie plastique et littéraire.
Un des principaux alchimistes de cette aventure fut le Bruxellois, Edmond Deman, éditeur et marchand d’art, fils d’un Français du Nord, ami des poètes et des peintres, de Rops et aussi bien de Mallarmé.
Né en 1857, il apparaît dans la fragilité sépia des photos d’époque comme la pierre angulaire d’une entreprise éditoriale et d’une conception de la lecture d’autant plus « charnelle » que l’« e-book » menace ! Les pages s’y feuillettent d’un effleurement du doigt, ne dispensant (pour le moment !) aucune des valeurs sensuelles qui apprivoisent le lecteur « à l’ancienne » et prêtent main-forte au texte.
Editeur singulier et téméraire, « passeur » d’idées à une époque où Bruxelles participait de l’avant-garde mais où le public ignorait les noms que nous nous flattons de connaître, Edmond Deman donna corps aux rêves d’une poignée d’écrivains qui, pour des raisons diverses confiaient leurs textes tantôt aux éditions parisiennes, tantôt aux bruxelloises. Il voulait que les meilleurs recueils trouvent une résonance dans les meilleurs dessins.
Le souvenir de l’homme, qui édita une bonne cinquantaine d’ouvrages haut de gamme, à tirage souvent limité, s’est perdu dans les archives du symbolisme, oublié de tous, à l’exception de quelques fans de cette fin de siècle, ropsiens, mallarméens, verhaeriens avertis et d’Adrienne Fontainas, récemment disparue, aux travaux de qui on doit cette redécouverte.
Le musée Rops s’est attelé à redessiner les contours des activités de l’éditeur qui traita comme personne le livre dans son rapport à l’œuvre d’art. Quelques photos de sa fameuse maison, rue Montagne de la Cour à Bruxelles, accueillent le visiteur.
Elle a beau paraître sombre, un peu lugubre, elle fut le trait d’union entre les poètes et les peintres, le lieu où la galerie marchande d’œuvres d’art et la librairie prolongeaient naturellement l’activité éditoriale trop raffinée pour être rentable.
L’épopée n’est pas banale et le fait que Rops entretenait avec Deman, qui vénérait et négociait son art, les meilleures relations justifie l’exposition. En lecteur bien rodé et en épistolier de plus de trois mille lettres, le dessinateur et ses compères entretenaient avec la littérature des rapports exemplaires de cette symbiose entre les arts propre au symbolisme. Le catalogue fort éclairant sur cette période de l’édition publie ces lettres de Rops à Deman où les comptes d’apothicaire se mêlent aux réflexions existentielles.
Grâce à nombre de livres rares, de dessins, gravures et peintures, on voit comment Deman concevait son travail, annonçant le livre d’artiste et l’album de planches au sens moderne. Et comment il s’associait à la création la plus contemporaine, collaborant avec des peintres qui s’écartaient parfois radicalement de l’illustration traditionnelle pour se confronter au texte. Ainsi Spilliaert, au tout début du siècle, bien avant l’époque des chromos, créa de magnifiques lavis dans les pages mêmes du théâtre de Maeterlinck et de Crommelynck, n’hésitant pas à envahir le texte de lumineuses figures crépusculaires.
Rops avec La grande lyre destinée au livre de Mallarmé, Rassenfosse avec Le Rideau cramoisi, Khnopff à qui on doit la marque de l’éditeur, et Jean Delville, Maximilien Luce, Maurice Denis, Georges Minne (Les villages illusoires de Verhaeren), Lemonnier, Evenepoel, Odilon Redon, Pissarro… tous faisaient partie de son musée personnel. Deman, apparemment, était aussi ouvert aux déliquescences symbolistes et visionnaires qu’aux douceurs feutrées des Nabis et aux tentations du réalisme social. L’important était de se démarquer de la banalisation de l’édition.
Bron/Source : Le Soir
