
C'est une toile parmi les plus célèbres de Gustave Courbet. Pas la meilleure, sans doute. Elle n'a ni l'ampleur de L'Enterrement à Ornans, ni le charme scabreux de L'Origine du monde. Mais l'une des plus instructives.
Sur la deuxième marche d'un escalier, en plein air, au soleil, un homme d'une quarantaine d'années est assis, l'air songeur, vêtu simplement d'une blouse, des livres et des papiers posés sur la pierre devant lui. Deux petites filles blondes sont près de lui. L'une joue sur le sol, l'autre lit. Sur un fauteuil d'osier, des linges et une corbeille de couturière sont posés. Dans un premier état de la toile, dont ne reste qu'un cliché, une femme était assise dans le fauteuil, la mère des enfants, l'épouse de l'homme, qui n'est autre que Pierre-Joseph Proudhon, le théoricien français du socialisme.
Après avoir exposé cette version au Salon, où elle fut moquée, Courbet l'a retravaillée jusqu'en 1867. Pour alléger un peu la composition, il a effacé Mme Proudhon. En dépit de l'apparence, cette toile n'a donc rien d'un portrait de famille fait d'après modèles. Courbet l'a commencée en 1865, après la mort de Proudhon en janvier de cette année-là. Il s'est fondé sur ses souvenirs et, probablement, sur des photographies. Il le fallait d'autant que le choléra de 1854 avait été fatal aux filles de Proudhon.Sur la deuxième marche d'un escalier, en plein air, au soleil, un homme d'une quarantaine d'années est assis, l'air songeur, vêtu simplement d'une blouse, des livres et des papiers posés sur la pierre devant lui. Deux petites filles blondes sont près de lui. L'une joue sur le sol, l'autre lit. Sur un fauteuil d'osier, des linges et une corbeille de couturière sont posés. Dans un premier état de la toile, dont ne reste qu'un cliché, une femme était assise dans le fauteuil, la mère des enfants, l'épouse de l'homme, qui n'est autre que Pierre-Joseph Proudhon, le théoricien français du socialisme.
L'oeuvre est donc une image fabriquée, dont le titre exact est Pierre-Joseph Proudhon en 1853. Le lieu a été identifié par certains historiens comme le jardin d'une maison, rue d'Enfer, à Paris, mais tous ne sont pas d'accord. Le patron du réalisme a signé là un pur montage pictural, addition de portraits posthumes. Malgré ses efforts, il n'est pas parvenu à placer toutes les figures dans la même lumière - et à peine dans le même espace.
Un monde nouveau
Factice, l'oeuvre n'en est que plus intéressante. Pourquoi Courbet l'a-t-il entreprise et s'est-il obstiné à la reprendre ? Par sympathie régionale et, plus encore, par conviction politique. L'exposition qui se tient à la Saline royale d'Arc-et-Senans étudie les relations entre les deux hommes de façon détaillée et revient sur les engagements de Courbet, qui finirent mal avec l'affaire de la colonne Vendôme renversée durant la Commune en 1871, l'incarcération à Sainte- Pélagie et l'exil en Suisse. Les prêts sont nombreux et de qualité, les documents abondants, le parcours démonstratif. Réussite certaine.
L'histoire commence donc en Franche-Comté. Proudhon naît en 1809 à Besançon et Courbet en 1819 à Ornans. Ils sont voisins. Ils ne sont pas du même milieu social, Proudhon issu de la classe ouvrière, Courbet de celle des petits propriétaires terriens. Mais ce sont des mondes où l'on ressent la même défiance à l'égard de la religion, du pouvoir, des autorités et des bourgeois. On y cultive l'indépendance, la solidarité et la mémoire de la Révolution française. On y ressent, directement, les premiers effets de l'industrie et de la mécanisation. Ce sont bien assez de raisons pour vouloir, vers 1848, fonder un monde nouveau, s'appuyant sur l'équité et la raison. Les essais politiques de Proudhon sont, comme ceux de Charles Fourier, des tentatives pour construire ce monde.
Courbet les a-t-il lus ? Plus que la théorie, la colère lui est familière. Et avec elle, la polémique, la satire, la provocation. L'exposition, sur ce point, est d'une rare exhaustivité. On y revoit Les Paysans de Flagey revenant de la foire, dure évocation de la paysannerie, et l'admirable Fileuse endormie, version moderne de la Parque. Deux tableaux légendaires disparus y sont largement évoqués : Les Casseurs de pierre, détruits à Dresde en 1945, et Le Retour de la conférence, toile d'un anticléricalisme exaspéré qui fut achetée par un amateur pieux pour être détruite, ce qu'il fit aussitôt.
Les nombreux portraits d'amis de Courbet réputés pour leurs convictions révolutionnaires confirment qu'il fut le peintre de la cause socialiste avec constance - tout en étant simultanément, il est vrai, celui des nus, des vagues et des chasses, oeuvres apolitiques. Ils confirment aussi la maîtrise stylistique de Courbet dans le genre du portrait, avec, parfois, des effets proches de Manet. Une telle maîtrise que son portrait bricolé de Proudhon a imposé à la postérité sa vision du théoricien du socialisme, alors qu'elle est bien plus subjective et symbolique que réaliste.
Un monde nouveau
Factice, l'oeuvre n'en est que plus intéressante. Pourquoi Courbet l'a-t-il entreprise et s'est-il obstiné à la reprendre ? Par sympathie régionale et, plus encore, par conviction politique. L'exposition qui se tient à la Saline royale d'Arc-et-Senans étudie les relations entre les deux hommes de façon détaillée et revient sur les engagements de Courbet, qui finirent mal avec l'affaire de la colonne Vendôme renversée durant la Commune en 1871, l'incarcération à Sainte- Pélagie et l'exil en Suisse. Les prêts sont nombreux et de qualité, les documents abondants, le parcours démonstratif. Réussite certaine.
L'histoire commence donc en Franche-Comté. Proudhon naît en 1809 à Besançon et Courbet en 1819 à Ornans. Ils sont voisins. Ils ne sont pas du même milieu social, Proudhon issu de la classe ouvrière, Courbet de celle des petits propriétaires terriens. Mais ce sont des mondes où l'on ressent la même défiance à l'égard de la religion, du pouvoir, des autorités et des bourgeois. On y cultive l'indépendance, la solidarité et la mémoire de la Révolution française. On y ressent, directement, les premiers effets de l'industrie et de la mécanisation. Ce sont bien assez de raisons pour vouloir, vers 1848, fonder un monde nouveau, s'appuyant sur l'équité et la raison. Les essais politiques de Proudhon sont, comme ceux de Charles Fourier, des tentatives pour construire ce monde.
Courbet les a-t-il lus ? Plus que la théorie, la colère lui est familière. Et avec elle, la polémique, la satire, la provocation. L'exposition, sur ce point, est d'une rare exhaustivité. On y revoit Les Paysans de Flagey revenant de la foire, dure évocation de la paysannerie, et l'admirable Fileuse endormie, version moderne de la Parque. Deux tableaux légendaires disparus y sont largement évoqués : Les Casseurs de pierre, détruits à Dresde en 1945, et Le Retour de la conférence, toile d'un anticléricalisme exaspéré qui fut achetée par un amateur pieux pour être détruite, ce qu'il fit aussitôt.
Les nombreux portraits d'amis de Courbet réputés pour leurs convictions révolutionnaires confirment qu'il fut le peintre de la cause socialiste avec constance - tout en étant simultanément, il est vrai, celui des nus, des vagues et des chasses, oeuvres apolitiques. Ils confirment aussi la maîtrise stylistique de Courbet dans le genre du portrait, avec, parfois, des effets proches de Manet. Une telle maîtrise que son portrait bricolé de Proudhon a imposé à la postérité sa vision du théoricien du socialisme, alors qu'elle est bien plus subjective et symbolique que réaliste.
Website : Saline royale d'Arc et Senans
Bron/Source : Le Monde