Reconnu par Lausanne, l'art brut nippon s'installe à Paris pour quelques mois. Nous offrant l'occasion d'une visite au cœur des ténèbres… souvent éblouie.
Si le monde (de l'art) est un village et si toute forme paraît devoir se résoudre dans le modèle unique du « contemporain », alors, l'art brut dit aussi outsider frappe à notre porte avec plus d'urgence encore. C'est un peu le message que délivrent soixante-trois créateurs japonais actuels réunis à la Halle Saint-Pierre sous la bannière de cet art plus aigu et plus interpellant d'être coupé du monde.
Ni la faveur des arts-thérapie, ni le succès des structures promises à leur mise en lumière, ni l'intérêt du marché n'ont eu raison, jusqu'à présent, de l'impérieuse singularité de tous ces dessins, peintures et objets qui exorcisent le mal-être en images et en solutions plastiques autonomes, parfois confondantes.Sans doute la tendance actuelle est-elle de plébisciter la production des marginaux et des handicapés sans toujours différencier ce qui relève d'une sorte de scolarisation médicale et d'une authentique inspiration. N'empêche, la vitalité du « Brut » demeure et se manifeste quand elle est bien encadrée. En témoigne cette exposition étonnante à la Halle Saint-Pierre qui accueille des artistes nippons socialement et médicalement sur la touche, œuvrant à leurs poétiques élucubrations dans le secret de l'enfermement autistique et de la trisomie.
Un art brut vierge de tout effet de mode
On peut imaginer que le Japon, société codée et normalisée, où la maîtrise de l'émotion est le maître mot, regarde le concept même d'« art brut » avec une perplexité qui, à nos yeux, en accroît encore la nécessité. Et si le pays accuse un retard dans la reconnaissance de cette forme d'art, tant mieux. Car tout ce qui est montré ici, après avoir été pris en compte par des structures ad hoc sur place et relayé par la Fondation de Lausanne, émerge avec une force qui n'est pas toujours le fait de toutes les expositions d'arts marginaux touchés malgré tout par une forme de mode. L'apport nippon tel qu'il apparaît en ce lieu enrichit incontestablement le corpus sur lequel Dubuffet attira l'attention dans les années 40 après que Prinzhorn, au tournant du siècle, s'y fut intéressé le premier. Ce psychiatre, plus futé que les autres, avait constitué en collection de choc ces concaténations silencieuses, leur donnant des assises historiques, faisant passer à la postérité des noms désormais bien connus comme celui du Suisse Adolf Wölfli. Noyau dur, irréductible de la création humaine, l'art brut a évolué en bien des avatars, prétexte à de multiples débats, sans perdre, heureusement, sa force intrinsèque.
Ce qui surprend à Paris, c'est la variété des registres techniques et stylistiques, le peu d'incidence d'un contexte proprement japonais sur cette production. Logique, somme toute, puisque ces gens œuvrent à l'abri des influences. Leur univers participe d'une sorte de communauté des profondeurs et entre naturellement en relation avec ce que l'on connaît, ailleurs, au chapitre de l'art brut et même de l'art tout court.
A commencer par les étonnantes céramiques toutes hérissées de pointes du nommé Shinichi Sawada, si chargées de solaire angoisse qu'elles paraissent venir de la nuit du temps, croisant dans l'espace d'autres civilisations. A côté de ces figures hyperexpressives dont Shini Hirano et Yoko Kubota nous donnent un autre exemple en peinture, on trouve de fascinantes pages « abstraites ». Les tissus de Sanae Sasaki, par exemple, enchâssent des carrés brodés en gemmes colorés et les champs striés de couleurs vives de Michiyo Yaegashi, les très beaux pastels de Seiji Murata surprennent par leur raffinement, leur complicité avec des plasticiens avérés, les meilleurs, sans rapport avec l'art brut. D'autres œuvres, scrupuleusement figuratives, procèdent d'un crayon minutieux et inspiré telles les villes imaginaires de Yuji Tsuji vues à vol d'oiseau ou, dans un registre voisin, les immeubles nocturnes de Seiki Mitsuhashi, les alignements ferroviaires d'Hidenori Motooka… Bref, un foisonnement qui paraît couvrir tout le champ de l'art.
Comment ces artistes, par des voies propres à leur différence et à leur enfermement, rejoignent-ils ceux qui ont à leur actif tout un héritage et un enseignement ? Voilà une énigme qui n'est pas près d'être résolue !
Halle Saint-Pierre, à Montmartre, Paris, tous les jours jusqu'au 2 janvier 2011.
Un art brut vierge de tout effet de mode
On peut imaginer que le Japon, société codée et normalisée, où la maîtrise de l'émotion est le maître mot, regarde le concept même d'« art brut » avec une perplexité qui, à nos yeux, en accroît encore la nécessité. Et si le pays accuse un retard dans la reconnaissance de cette forme d'art, tant mieux. Car tout ce qui est montré ici, après avoir été pris en compte par des structures ad hoc sur place et relayé par la Fondation de Lausanne, émerge avec une force qui n'est pas toujours le fait de toutes les expositions d'arts marginaux touchés malgré tout par une forme de mode. L'apport nippon tel qu'il apparaît en ce lieu enrichit incontestablement le corpus sur lequel Dubuffet attira l'attention dans les années 40 après que Prinzhorn, au tournant du siècle, s'y fut intéressé le premier. Ce psychiatre, plus futé que les autres, avait constitué en collection de choc ces concaténations silencieuses, leur donnant des assises historiques, faisant passer à la postérité des noms désormais bien connus comme celui du Suisse Adolf Wölfli. Noyau dur, irréductible de la création humaine, l'art brut a évolué en bien des avatars, prétexte à de multiples débats, sans perdre, heureusement, sa force intrinsèque.
Ce qui surprend à Paris, c'est la variété des registres techniques et stylistiques, le peu d'incidence d'un contexte proprement japonais sur cette production. Logique, somme toute, puisque ces gens œuvrent à l'abri des influences. Leur univers participe d'une sorte de communauté des profondeurs et entre naturellement en relation avec ce que l'on connaît, ailleurs, au chapitre de l'art brut et même de l'art tout court.
A commencer par les étonnantes céramiques toutes hérissées de pointes du nommé Shinichi Sawada, si chargées de solaire angoisse qu'elles paraissent venir de la nuit du temps, croisant dans l'espace d'autres civilisations. A côté de ces figures hyperexpressives dont Shini Hirano et Yoko Kubota nous donnent un autre exemple en peinture, on trouve de fascinantes pages « abstraites ». Les tissus de Sanae Sasaki, par exemple, enchâssent des carrés brodés en gemmes colorés et les champs striés de couleurs vives de Michiyo Yaegashi, les très beaux pastels de Seiji Murata surprennent par leur raffinement, leur complicité avec des plasticiens avérés, les meilleurs, sans rapport avec l'art brut. D'autres œuvres, scrupuleusement figuratives, procèdent d'un crayon minutieux et inspiré telles les villes imaginaires de Yuji Tsuji vues à vol d'oiseau ou, dans un registre voisin, les immeubles nocturnes de Seiki Mitsuhashi, les alignements ferroviaires d'Hidenori Motooka… Bref, un foisonnement qui paraît couvrir tout le champ de l'art.
Comment ces artistes, par des voies propres à leur différence et à leur enfermement, rejoignent-ils ceux qui ont à leur actif tout un héritage et un enseignement ? Voilà une énigme qui n'est pas près d'être résolue !
Halle Saint-Pierre, à Montmartre, Paris, tous les jours jusqu'au 2 janvier 2011.
Website : Halle Saint Pierre
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