05-07-10

'DREAMLANDS' ENTRE UTOPIE ET CAUCHEMAR


Comment les expositions universelles et les parcs de loisirs fondent les ville de demain, au Centre Pompidou, à Paris. Grand frisson. Relevant du genre « sociologie et urbanisme », l'expo « Dreamlands » reposant sur des vidéos, des photographies parfois saisissantes, des installations et des professions de foi d'architectes postmodernes, mesure l'étendue des dégats au chapitre des liens que la ville contemporaine tisse avec le réel. Et le culte, parfois noble mais plus souvent abâtardi, qu'elle entretient avec le leurre, la fiction, le jeu, le détournement du monument historique vulgairement copié/collé, parfois, à des milliers de kilomètres du lieu d'origine. Une balade au royaume de l'utopie et du faux tantôt magnifié, tantôt aberrant comme la Venise de Las Vegas érigée au mépris des repères historiques et géographiques.
Ici, en Europe, la machine à défier le temps et l'espace géographique ne porte, la plupart du temps, que le doux nom de « façadisme » – pour désigner cette pratique qui consiste à évacuer toute trace d'histoire en dedans du bâtiment pour n'en conserver que la façade. Les magnifiques photos de Stéphane Le Couturier superposent plans et volumes en une rythmique qui témoigne de ces friches urbaines grignoteuses de mémoire.
Mais la cité du futur, en Europe, n'existe encore que sous forme de parcs de loisirs, de parcs à thème type Disneyland ou Lego, voire de village de vacances. Çà et là, pourtant, ces univers enclos censés satisfaire tous les désirs de leurs usagers se substituent à la ville réelle. Aux Etats-Unis, dans les Emirats, à Shanghai, ce sont des monuments entiers, des quartiers emblématiques et historiques qui ont été contrefaits dans le but de divertir les foules et d'activer la pompe à finances. Le constat, bien que riche en couleurs et en délires de toutes sortes, donne froid dans le dos. Car la ville de demain, qui se profile à l'horizon de plus d'un siècle d'évolution et qui, dans certains cas, existe déjà, pourrait bien devenir le tombeau, culturellement parlant, d'une humanité si acquise au choc et au kitsch du spectacle qu'elle s'en oublierait elle-même, niant le monde alentour. A Las Vegas dont l'exposition nous conte l'histoire et qui fut à l'origine une bourgade agricole créée par les Mormons, des architectes ont singé Venise et aussi la pyramide de Gizeh, le Sphinx, la tour Eiffel... aux flancs de grands hôtels. Le succès de Dubaï, même en temps de crise, se mesure en chiffres exponentiels de visiteurs, en démesure des prestations capables de délivrer tous les plaisirs à tout moment. C'est peu dire qu'entre ces ville artificielles et nos villes-musées, on est mal pris!
Le monde sous cloche
Conçue comme un îlot futuriste elle-même, l'expo retrace la filière. Les parcs d'attractions comme Coney Island et les Expositions universelles, d'abord pédagogiques, ont donné l'impulsion à ces cités du futur en mettant le monde sous cloche, à disposition de tous. Et la croissance autrefois galopante, le scientisme, la célébration du « plaisir populaire » et du don d'enfance ont fait le reste. Avec un passage obligé par les parcs à thèmes, par la ville Celebration imaginée par Disney lui-même et la bénédiction d'architectes progressistes et d'artistes. Salvador Dali, hier, Aldo Rossi, aujourd'hui, désireux de réenchanter le monde ont contribué à forger l'utopie. L'expo évoque le pavillon conçu par Dali pour l' expo universelle de 1939 a New York, une métaphore érotique qui a bien vieilli, relayée par d'autres interventions artistiques plus critiques et contemporaines comme la séquence des frigos gratte-ciel singeant la féchitisation des objets.
Utopies parfois belles et délirantes, signées de grands noms, elles furent nécessaires pour faire évoluer la conception de la ville. Mais les dérives, hélas, sont toujours les plus fortes. les photographes, Martin Parr et Reiner Riedler traduisent l'échec en images choc, campant le chromo au cœur même du rêve.
Centre Pompidou à Paris, jusqu'au 9 août, sauf mardis.

Website : Centre Pompidou

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Bron/Source : Le Soir