
En 2010, on fêtera le centième anniversaire de l’art abstrait, le courant artistique sans doute le plus radical du XXe siècle. C’est en 1910 en effet, que Wassily Kandinsky réalise une aquarelle ("Sans titre"), appartenant aujourd’hui au Centre Pompidou et au dos de laquelle il écrit "aquarelle abstraite 1910". Kandinsky, né à Moscou en 1866, va ainsi plus loin que l’impressionnisme, plus loin que le cubisme, plus loin que le futurisme.
La petite histoire, narrée par Kandinsky lui-même, raconte comment il en était arrivé là. Deux ans auparavant, rentrant en soirée chez lui, la tête préoccupée par mille choses, il aperçoit contre un mur un tableau qu’il trouve superbe par ses formes et ses couleurs. Mais qui l’avait peint? En s’approchant, il se rend compte de sa méprise et voit que c’était un de ses propres tableaux, mais placé sur le côté. Il comprit alors que la figuration pouvait nuire à sa peinture.
Certes, on a contesté depuis lors cette date de 1910. Il semble que Kandinsky ait antidaté cette aquarelle. Celle-ci serait plutôt une esquisse pour une grande huile sur toile, "Composition VII", achevée à l’automne 1913. Kandinsky lui-même écrivait dans son livre si important "Du spirituel dans l’art", écrit en 1910, une phrase qui semble repousser la date de l’abstraction: "Nous ne sommes pas assez avancés en peinture pour être déjà impressionnés profondément par une composition de formes et de couleurs totalement émancipée".
L’a-t-il antidatée pour s’assurer de la paternité de l’art abstrait? Certes, d’autres artistes cheminaient dans la même direction et vers les mêmes conclusions presque au même moment: Malevitch qui aboutira à son "Carré blanc sur fond blanc", Mondrian, Kupka. Si Kandinsky choisit une voie expressive, toutes en courbes, Malevitch et Mondrian privilégièrent la géométrie et Kupka, la couleur. Mais pour aboutir au même constat.
Quelle que soit la réalité de la paternité, l’influence de Kandinsky et de son livre furent déterminantes dans un contexte de bouillonnement artistique intense. Rappelons que Picasso peignait "Les demoiselles d’Avignon" en 1907 et qu’en une poignée d’années seulement, la peinture fit des bonds de géant. Certes, de tout temps, il y eut des abstractions. Et depuis des décennies, les peintres avaient des plages abstraites dans leurs tableaux (il suffit de se souvenir de Turner). De plus, l’apparition de la photographie bien plus performante pour représenter la réalité apparente des choses, forçait la peinture à emprunter de nouvelles voies. Mais avec l’art abstrait, on quitte volontairement toute idée de représenter encore un objet, une réalité. La peinture abstraite est une image autonome qui ne renvoie qu’à elle-même. Mais en quittant l’illusion de pouvoir représenter la réalité, l’art peut alors toucher, estime Kandinsky, à des vérités plus profondes et spirituelles. Il n’est pas sans intérêt de remarquer que Kandinsky, comme Mondrian, Malevitch et Kupka, avait une pratique spirituelle ou ésotérique. Ils étaient tous également en rapport avec la musique, art abstrait par essence, qui éveille pourtant des émotions sans pareilles. Kandinsky était proche de Schönberg. Il faut aussi remarquer qu’à cette époque d’avant la Première Guerre mondiale, les sciences étaient en révolution. Freud démontrait que le conscient cachait un inconscient actif. Planck montrait que la nature était probabiliste et Einstein expliquait que l’espace et le temps qu’on croyait immuables pouvaient varier.
Les sciences humaines et physiques apportaient la preuve que nos yeux pouvaient trahir la réalité.
Kandinsky fut baigné par cet esprit. Jeune, il fut déjà impressionné par un tableau de meules de foin de Monet, quasi abstrait, et il fut abasourdi par une représentation de Lohengrin de Wagner où, à l’audition, des lignes sauvages se dessinaient devant ses yeux.
Mais l’élément clé fut sans doute, la découverte par Kandinsky, du livre "Abstraktion und Einfühlung" de Worringer, l’essai paru en 1907 d’un jeune historien d’art. "La tendance à l’abstraction, écrivait-il, est la conséquence d’un trouble profond de l’homme devant le monde. Ruiné par l’orgueil du savoir, l’homme moderne se trouve aussi démuni que l’homme primitif devant l’image du monde." Nos images anciennes du monde se sont écroulées avec les découvertes de la science. Et pour Kandinsky, il n’y a plus de vérités que celles qu’on découvre au fond de nous-mêmes, soutenues par ce qu’il appelle "le principe de la nécessité intérieure".
Dans "Du spirituel dans l’art", Kandinsky écrit: "Un artiste qui ne voit pas, pour lui-même, un but dans l’imitation, même artistique des phénomènes naturels et qui est créateur, et veut et doit exprimer son monde intérieur, voit avec envie avec quel naturel et quelle facilité ces buts sont atteints dans l’art le plus immatériel à l’heure actuelle: la musique. Il est compréhensible qu’il se tourne vers elle et cherche à trouver dans son art les mêmes moyens. De là découle la recherche actuelle de la peinture dans le domaine du rythme, des mathématiques et des constructions abstraites, la valeur qu’on accorde maintenant à la répétition du ton coloré, la manière dont la peinture est mise en mouvement, etc." Plus loin, il ajoute: "Plus l’artiste utilisera ces formes abstraites ou "abstractisées", plus il se sentira chez lui dans leur domaine et plus il y pénètrera profondément."
Avec l’art abstrait, estime Kandinsky, on peut atteindre sa vérité intérieure, mettre en avant le sentiment et le spirituel avant le calcul et l’illusion du réel. Malevitch en 1915 dira la même chose en termes vifs: "Chez l’artiste, seules la lâcheté de la conscience et l’indigence des forces créatrices tombent dans le panneau et établissent leur art sur les formes de la nature, craignant que ne se dérobent les fondations sur lesquelles le sauvage et l’académie ont basé leur art. Reproduire des objets et des coins de nature favoris, c’est agir à la manière d’un voleur qui contemplerait avec admiration ses pieds enchaînés. Seuls les peintres bornés dissimulent leur art sous la sincérité. Dans l’art, il faut la vérité et non la sincérité. Pour la nouvelle culture artistique, les choses se sont évanouies comme la fumée et l’art va vers la fin en soi, la création, vers la domination des formes de la nature."
Depuis un siècle, l’" image abstraite" (étrange oxymore!) a connu bien des histoires, depuis son refus par les nazis la traitant d’art dégénéré, jusqu’à sa renaissance flamboyante avec l’expressionnisme abstrait américain. Elle fait aujourd’hui partie de la palette des artistes, parmi d’autres courants, y compris la figuration réinventée.
La petite histoire, narrée par Kandinsky lui-même, raconte comment il en était arrivé là. Deux ans auparavant, rentrant en soirée chez lui, la tête préoccupée par mille choses, il aperçoit contre un mur un tableau qu’il trouve superbe par ses formes et ses couleurs. Mais qui l’avait peint? En s’approchant, il se rend compte de sa méprise et voit que c’était un de ses propres tableaux, mais placé sur le côté. Il comprit alors que la figuration pouvait nuire à sa peinture.
Certes, on a contesté depuis lors cette date de 1910. Il semble que Kandinsky ait antidaté cette aquarelle. Celle-ci serait plutôt une esquisse pour une grande huile sur toile, "Composition VII", achevée à l’automne 1913. Kandinsky lui-même écrivait dans son livre si important "Du spirituel dans l’art", écrit en 1910, une phrase qui semble repousser la date de l’abstraction: "Nous ne sommes pas assez avancés en peinture pour être déjà impressionnés profondément par une composition de formes et de couleurs totalement émancipée".
L’a-t-il antidatée pour s’assurer de la paternité de l’art abstrait? Certes, d’autres artistes cheminaient dans la même direction et vers les mêmes conclusions presque au même moment: Malevitch qui aboutira à son "Carré blanc sur fond blanc", Mondrian, Kupka. Si Kandinsky choisit une voie expressive, toutes en courbes, Malevitch et Mondrian privilégièrent la géométrie et Kupka, la couleur. Mais pour aboutir au même constat.
Quelle que soit la réalité de la paternité, l’influence de Kandinsky et de son livre furent déterminantes dans un contexte de bouillonnement artistique intense. Rappelons que Picasso peignait "Les demoiselles d’Avignon" en 1907 et qu’en une poignée d’années seulement, la peinture fit des bonds de géant. Certes, de tout temps, il y eut des abstractions. Et depuis des décennies, les peintres avaient des plages abstraites dans leurs tableaux (il suffit de se souvenir de Turner). De plus, l’apparition de la photographie bien plus performante pour représenter la réalité apparente des choses, forçait la peinture à emprunter de nouvelles voies. Mais avec l’art abstrait, on quitte volontairement toute idée de représenter encore un objet, une réalité. La peinture abstraite est une image autonome qui ne renvoie qu’à elle-même. Mais en quittant l’illusion de pouvoir représenter la réalité, l’art peut alors toucher, estime Kandinsky, à des vérités plus profondes et spirituelles. Il n’est pas sans intérêt de remarquer que Kandinsky, comme Mondrian, Malevitch et Kupka, avait une pratique spirituelle ou ésotérique. Ils étaient tous également en rapport avec la musique, art abstrait par essence, qui éveille pourtant des émotions sans pareilles. Kandinsky était proche de Schönberg. Il faut aussi remarquer qu’à cette époque d’avant la Première Guerre mondiale, les sciences étaient en révolution. Freud démontrait que le conscient cachait un inconscient actif. Planck montrait que la nature était probabiliste et Einstein expliquait que l’espace et le temps qu’on croyait immuables pouvaient varier.
Les sciences humaines et physiques apportaient la preuve que nos yeux pouvaient trahir la réalité.
Kandinsky fut baigné par cet esprit. Jeune, il fut déjà impressionné par un tableau de meules de foin de Monet, quasi abstrait, et il fut abasourdi par une représentation de Lohengrin de Wagner où, à l’audition, des lignes sauvages se dessinaient devant ses yeux.
Mais l’élément clé fut sans doute, la découverte par Kandinsky, du livre "Abstraktion und Einfühlung" de Worringer, l’essai paru en 1907 d’un jeune historien d’art. "La tendance à l’abstraction, écrivait-il, est la conséquence d’un trouble profond de l’homme devant le monde. Ruiné par l’orgueil du savoir, l’homme moderne se trouve aussi démuni que l’homme primitif devant l’image du monde." Nos images anciennes du monde se sont écroulées avec les découvertes de la science. Et pour Kandinsky, il n’y a plus de vérités que celles qu’on découvre au fond de nous-mêmes, soutenues par ce qu’il appelle "le principe de la nécessité intérieure".
Dans "Du spirituel dans l’art", Kandinsky écrit: "Un artiste qui ne voit pas, pour lui-même, un but dans l’imitation, même artistique des phénomènes naturels et qui est créateur, et veut et doit exprimer son monde intérieur, voit avec envie avec quel naturel et quelle facilité ces buts sont atteints dans l’art le plus immatériel à l’heure actuelle: la musique. Il est compréhensible qu’il se tourne vers elle et cherche à trouver dans son art les mêmes moyens. De là découle la recherche actuelle de la peinture dans le domaine du rythme, des mathématiques et des constructions abstraites, la valeur qu’on accorde maintenant à la répétition du ton coloré, la manière dont la peinture est mise en mouvement, etc." Plus loin, il ajoute: "Plus l’artiste utilisera ces formes abstraites ou "abstractisées", plus il se sentira chez lui dans leur domaine et plus il y pénètrera profondément."
Avec l’art abstrait, estime Kandinsky, on peut atteindre sa vérité intérieure, mettre en avant le sentiment et le spirituel avant le calcul et l’illusion du réel. Malevitch en 1915 dira la même chose en termes vifs: "Chez l’artiste, seules la lâcheté de la conscience et l’indigence des forces créatrices tombent dans le panneau et établissent leur art sur les formes de la nature, craignant que ne se dérobent les fondations sur lesquelles le sauvage et l’académie ont basé leur art. Reproduire des objets et des coins de nature favoris, c’est agir à la manière d’un voleur qui contemplerait avec admiration ses pieds enchaînés. Seuls les peintres bornés dissimulent leur art sous la sincérité. Dans l’art, il faut la vérité et non la sincérité. Pour la nouvelle culture artistique, les choses se sont évanouies comme la fumée et l’art va vers la fin en soi, la création, vers la domination des formes de la nature."
Depuis un siècle, l’" image abstraite" (étrange oxymore!) a connu bien des histoires, depuis son refus par les nazis la traitant d’art dégénéré, jusqu’à sa renaissance flamboyante avec l’expressionnisme abstrait américain. Elle fait aujourd’hui partie de la palette des artistes, parmi d’autres courants, y compris la figuration réinventée.
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