08-11-09

Qui a inventé la bande dessinée ?


La bande dessinée est l'héritière des romans en estampes. Tintin n'a pas inventé les bulles parlantes. Le 9e Art était rebelle à la naissance. Il le reste.
Peut-on assimiler cette langue d'images aux arts primitifs des peintres rupestres ? La présence de cases et de bulles parlantes est-elle déterminante pour dater sa naissance ? Thierry Smolderen, théoricien de la bande dessinée et professeur à l'Ecole européenne supérieure de l'image, a publié de nombreux essais sur la BD. Pour clore l'Année de la bande dessinée à Bruxelles, cet érudit remonte le temps des récits en images dans les salons Art nouveau de la Maison Autrique. Son regard scie les clichés du genre et redéfinit les origines de la bande dessinée comme « un court-circuit humoristique entre le monde moderne et la culture populaire ».
L'auteur relie les audaces de la BD contemporaine et du roman graphique aux pionniers du roman en estampes des XVIIIe et XIXe siècles. Rebelles à tout académisme, ces Hogarth, Töpffer, Cruikshank, Oberlander ou Feininger voyageaient aux frontières de l'image, détournaient les lignes, digéraient les arts nouveau, cubiste, japonisant ou industriel… Ils recycleront même les vieilles banderoles parlantes médiévales pour les transformer en bulles. A la Maison Autrique, ce sont eux les véritables dynamiteurs de la bande dessinée moderne, toujours en quête d'échappatoire au dessin appris.
L'exposition n'a pas besoin de mots pour faire réfléchir aux connexions graphiques et narratives entre passé et présent. Dans l'ironie du trait avant-gardiste du Suisse Töpffer, on devine, par exemple, les malices de l'Américain Chris Ware. Un siècle et demi sépare pourtant Va petit livre de Jimmy Corrigan, prix du meilleur album au Festival d'Angoulême en 2003. Devant l'essai humoristique Des lignes et des points de George Cruikshank (1817), ou le Rondo Allegretto de Grandville, paru dans le Magasin pittoresque (1840), le bédéphile perçoit l'écho minimaliste du Diablotus de Lewis Trondheim, chef de file de la nouvelle bande dessinée française et Grand Prix d'Angoulême pour l'ensemble de son œuvre en 2006. Et comment ne pas penser aux guerilleros belgo-progressistes de la 5e Couche, face au Voyage de Monsieur Boniface de Cham (1844), une fable caustique contre l'aliénation répétitive et l'ennui des stéréotypes ?
Thierry Smolderen explique, au fil d'un livre et de cette exposition « immersive », pourquoi et comment la BD n'a jamais fini d'être moderne : « Hergé et Tintin ont installé dans la bande dessinée franco-belge, l'idée d'une forme esthétique et narrative stable, faisant oublier les innombrables expérimentations qui la nourrissent depuis sa naissance. En fait, la BD est issue de la confrontation entre des signes visuels issus de sources différentes, qui viennent se combattre, faire collision, pour faire rire. Elle évolue en fonction des techniques et des autres médias qui l'entourent. Elle interroge le monde des signes. C'est pourquoi des ancêtres comme Cham ou Cruik-shank paraissent si proches de l'underground contemporain. »
A travers les planches originales de Little Nemo ou de Krazy Kat, les journaux d'époque, les bois gravés du XIXe siècle, les films de Winsor McCay, les agrandissements du Yellow Kid ou de l'analyse de la Beauté par William Hogarth, le parcours de la Maison Autrique exprime toute cette diversité d'image dont la bande dessinée est capable. « Elle a tout absorbé, de la littérature au cinéma et à l'internet, résume Smolderen. C'est un prolongement direct de l'art baroque, avec des touches de modernité. »

Naissances de la bande dessinée, jusqu'au 25 avril 2010, Maison Autrique, 266 chée de Haecht, 1030 Schaerbeek


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Bron/Source : Le Soir