26-08-09

Afghanistan: qu'en est-il du patrimoine ?


Plusieurs sites importants du patrimoine afghan sont menacés de destruction, accusent des archéologues français
Le plus emblématique est celui de Cheshma-e-Shafâ dans la province de Balkh (nord du pays), occupé du Ve siècle avant J.-C. jusqu'au XIIe. Il pourrait être entièrement détruit par la construction d'une route.
Cette destruction pourrait "avoir un impact international aussi important que celle des bouddhas de Bamiyan en 2001", selon les archéologues.
Il y a un an et demi, nous avions déjà interviewé Roland Besenval, directeur de la Délégation archéologique française en Afghanistan (DAFA), structure unique en son genre. Il nous avait expliqué les difficultés quotidiennes auxquelles est confrontée son équipe. Aujourd'hui, la situation ne s'est pas forcément améliorée...
"Le nord du pays, dans lequel nous évoluons, est toujours calme. Mais pour le reste, on assiste à la deuxième vague de destruction du patrimoine afghan", explique-t-il. En raison des pillages ? "Non, ce n'est pas de ce côté là que se situent les problèmes. Il semble même qu'il y en ait moins qu'avant. Et ce en raison de la réduction du nombre de sites à piller. Les commerçants des bazars nous disent eux-mêmes qu'ils ont moins de choses anciennes à vendre", répond-il.
Aujourd'hui, les dangers menaçant le patrimoine viennent davantage des destructions de sites liées notamment à des travaux d'infrastructure. Ainsi à Cheshma-e-Shafâ, "'site unique" du patrimoine afghan, occupé depuis le Ve avant J.-C., jusqu'au XIIe après. Celui-ci est fouillé depuis 2007 par la DAFA. Les lieux, fermés par une gorge, verrouillent la vieille route reliant l'Asie centrale à l'Inde. L'itinéraire a été emprunté par le roi grec Alexandre le Grand, tombeur de la dynastie achéménide (perse), et tous les envahisseurs successifs du pays. Après le passage tumultueux des Mongols, vers 1220, l'endroit a perdu son intérêt stratégique.
Les restes archéologiques sont très abondants. Ils remontent à la période achéménide (la région, appelée Bactriane, constituait alors la partie orientale de l'immense empire perse), mais aussi koushane (II-VIe de notre ère) et pré-mongole. L'équipe française a notamment retrouvé des murs d'enceinte de 15 m de haut et de 9 m d'épaisseur, signe de l'importance du lieu. Elle a aussi mis à jour les ruines d'un "autel du feu" zoroastrien (1), qui pourrait être le plus ancien connu à ce jour. "C'est le seul site de cette dimension en Afghanistan où l'on ait une vision aussi globale sur une période aussi longue", explique Roland Besenval.
Malgré son importance, ce site est menacé par un projet routier du gouvernement afghan. Les travaux sont menés par la société coréenne Samwhan Corporation "qui a déjà eu des problèmes avec le patrimoine" local, croit savoir le directeur de la DAFA. Samwhan Corporation est responsable de cinq projets dans le pays. Ces travaux, qui prévoient notamment de faire sauter une partie des falaises de la gorge, sont pour l'instant suspendus. Selon Roland Besenval, un autre tracé est envisageable mais les autorités n'en veulent pas. "Nous ne sommes pas contre la route. Nous serons les premiers à l'utiliser. Il suffirait qu'elle fasse un petit détour", explique l'archéologue.
La loi afghane n'est pas en cause. "Le problème est qu'elle n'est pas appliquée. Normalement, tous les projets d'infrastructure doivent passer par le ministère de la Culture. Mais celui-ci a peu de poids face au ministère des Travaux publics", observe Roland Besenval.
D'autres sites menacés
D'autres sites du patrimoine iranien sont confrontés à des projets de développement. C'est notamment le cas à Faizabad (nord-est): la vieille ville, à l'architecture traditionnelle, pourrait être détruite par des bulldozers.
A Mes Ainak, un grand site d'époque bouddhique (VI-Xe siècle), avec notamment un monastère, est menacé par un très important projet concernant l'exploitation d'une mine de cuivre à proximité: "Une grande quantité de statues ont d'ores et déjà pillées", constate le responsable de la DAFA. "Nous avons à peine un an pour lever l'hypothèque archéologique. Ensuite, tout sera détruit", ajoute-t-il. A Hérat (ouest), les bâtiments du bazar, notamment des caravansérails, sont peu à peu remplacés par des constructions modernes. "La ville laisse faire", affirme Roland Besenval.
Dans ce contexte, les archéologues français doivent de plus en plus se battre pour conserver ce qui a échappé aux bulldozers. Dans cette lutte, ils sont confrontés "à de gros lobbies financiers". "C'est vers cela que le gros de l'activité évolue, alors que nous ne savons pas forcément comment répondre à tous ces défis", constate Roland Besenval avec amertume. Dans le même temps, la pression talibane est de plus en plus forte...
"C'est désespérant. Mais cela nous rend combatif", déclare le directeur de la DAFA. Autre facteur positif: la médiatisation des destructions. "A Cheshma-e-Shafâ, Samwhan n'apprécie pas de voir qu'on y mêle son nom", constate le responsable français. De la même façon, les autorités afghanes craignent ce genre d'affaires qui peut faire tiquer les financeurs étrangers...

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Bron/Source : France 2 - Culture